Accompagnée par Véronique de Viguerie (photographe), Manon Quérouil parcourt le monde depuis une dizaine d'années pour couvrir l'actualité la plus sensible en terrains minés, théâtre d'opérations de guerre. Au CCO, Manon Quérouil répondait aux questions de Jean-Claude Charrier et de Patrice Saint André.
L'une écrit, l'autre photographie...comment s'organise ce binôme dans un reportage en situation difficile ? Un tandem féminin qui se répartit les tâches, avec une complémentarité fondée sur des relations amicales entre Manon et Véronique. A l'opposé du mythe du baroudeur en gilet multipoche, ce tandem de jeunes baroudeuses s'efforce d'aller là où la parole est bâillonnée, en Afghanistan, en Irak, ou au Nigéria.
Le travail en free-lance suppose de « vendre », au préalable, les reportages à un ou plusieurs magazines. Le coût d'un grand reportage est de 3000 à 4000 € en frais divers, plus la rémunération de la journaliste et de la photographe, à parts égales. Ce travail de journaliste indépendante permet une grande liberté dans le choix des sujets. Le Moyen Orient reste dominant, mais par exemple, pour les grands médias «  L'Afrique ce n'est pas concernant ».

Sur le terrain des reportages, les journalistes utilisent des « fixers », des contacts locaux chargés de débroussailler le terrain. Ils sont choisis par relations personnelles, lors de la préparation du reportage,   en utilisant les références des confrères.  « On lui donne la liste du père Noël ! » Ils sont rémunérés selon la difficulté de leurs tâches entre 200 et 400 € par jour, une part importante du budget. Elle souligne aussi le problème de la langue «  Il y a beaucoup de « lost in translation », de traduction incomplète ou infidèle, on ne fait pas dans la dentelle ! ».
Souvent « embed », embarqués avec les militaires, les journalistes ne voient que ce que l'on veut bien leur montrer. Manon et Véronique cherchent toujours à compléter leur reportage par une autre vision, avec la population locale. Un bon travail journalistique, c'est une histoire d'hommes et de femmes, une dimension tragique et politique, une complémentarité des photos et du texte qui donnent à voir et à comprendre.
Le grand reportage, ce n'est pas toujours glamour ! L'envers du décor (l'enfer du décor), ce sont les attentes dans les aéroports, les longs trajets en voiture, la chaleur, les insectes...et revêtir une burqua grillagée, véritable prison pour femmes. Le traumatisme aussi  - « sans blessures apparentes » selon l'expression de Jean-Paul Mari- pour être passé quelques secondes avant l'explosion d'une mine en Afghanistan...
Manon Querouil est mariée, elle a deux jeunes enfants, ce qui ne l'empêche pas d'aller sur ces terrains de guerre. Aujourd'hui, cependant, la jeune mère de famille se sent parfois tiraillée entre sa vie de famille et son travail de grand reporter. Inconsciente des risques ? Non, mais sans doute plus dans la mesure des risques qu'elle prend dans ses missions en terrain miné.
Manon Querouil et Véronique de Viguerie ont publié, en 2015, Profession reporters, aux éditions de de la Martinière, un témoignage vivant de leur expérience et une réflexion sur leur métier. Elles racontent les coulisses du grand reportage, avec humour et franchise, sans perdre de vue le sens de leur engagement : informer au nom de la liberté.
Patrice Saint André - février 2017